Textes

Artiste plasticien aux pratiques éclectiques le travail de Xavier BRANDEIS interroge le rapport que l’individu entretient aux cadres et aux règles de la cité.
Ses œuvres reconnaissables à leur esthétique sobre et ludique prennent forme autour des notions de marge, de norme, de règle ou de limite.
Philosophie et sociologie sont les principaux moteurs de ses recherches qu’il transforme ingénieusement par le dessin, la photographie, la sculpture ou l’installation.
Émancipations et restrictions, marginalité et uniformisation sont autant de sujets traités de manière subtile et poétique, mettant en lumière la marge d’action de la singularité au sein de la masse. Par la géométrie, les jeux plastiques et textuels ou encore l’étymologie, l’artiste met en œuvre ses concepts et questionne le lien plus qu’étroit entre le droit et le droit, entre la règle et la règle. Emprunt d’humour critique et d’un engagement philosophique assumé, Xavier BRANDEIS surprend le public par une créativité habile, polymorphe, débordante et détonante.

Gérard LINKS.
Directeur de la Galerie Taïss, Paris.


Le (dé)calage de Xavier Brandeis.

Déplacer la règle pour libérer la pensée, tel est le leitmotiv de Xavier Brandeis. En résulte un paradoxe sémantique et plastique qui permet à l’artiste lyonnais de souligner les formatages sociétaux et culturels, mais aussi d’ancrer sa pratique artistique dans la multiplicité. Sa Législation psychologique, actuellement visible à la galerie Marielle Bouchard, en dévoile une synthèse singulière, à l’image de l’œuvre entre volumes et papiers.
« Je pars rarement d’une expérimentation plastique. C’est souvent une envie de dire quelque chose, un concept, un message, une idée qui vient provoquer l’œuvre et ensuite j’y trouve des solutions plastiques. » Xavier Brandeis, diplômé des l’École d’art de Saint-Étienne et de Lyon, prolonge depuis presque 10 ans un travail sur la règle, qu’elle soit matérielle ou mentale. Un dé-cadrage des normes qui mène l’artiste sur des chemins parfois ambigus mais surtout pluriels, tout autant que sa pensée.
La genèse des pièces trouve ainsi source dans l’idée, pour un processus réflexif avant d’être plastique. « Cela m’évite la redondance technique, je fuis la routine plastique. » Avec cette volonté d’éveiller les consciences sur une certaine manipulation de l’opinion publique, mais aussi de créer des connivences conceptuelles entre les choses, Xavier Brandeis explore l’immatériel dans le matériel par le biais de médiums « pauvres » comme le bois et le plastique, octroyant à son dessein créatif une dimension arte povera résolument contemporaine. Un magma d’idées et d’applications qui dessine en creux, dans la galerie Marielle Bouchard, une Législation psychologique où la banalité se heurte à l’irrégularité pour déplacer nos gestes de pensée.

Anticonformiste créatif.
Sorte de rétrospective de ses dix premières années de production accompagnée de pièces réalisées pour l’occasion, l’exposition De la législation psychologique s’infiltre dans l’interstice d’un cadrage mental, cherchant à faire exploser les limites. « La ʺlégislationʺ c’est mettre des lois, tandis que le ʺpsychologiqueʺ c’est le travail du cerveau, la liberté d’action, de ce qu’on fait et pense. »
Règles sphériques et réglettes tordues, plastiques fondus et cercle de niveaux, Xavier Brandeis oppose le droit au droit et fracasse la mesure humaine contre le naturel terrestre, le rectiligne à l’inégal, par extension l’uniformisation au décalé intellectuel. La sculpture comme la photographie deviennent alors jeu d’anticonformisme dans lequel le déréglage permet d’interroger la rigidité d’évolution. Des détournements usuels à la forte prégnance plastique transférée dans le mot avec une subtilité sémiologique qui brouille nonobstant les codes communs.

L’art du mot révolté.
« Je pense qu’on habite le langage. Le langage structure notre pensée, construit nos échanges et nos communications. Le mot m’intéresse pour toutes ces raisons et parce que je pense que l’art est un jeu de pensée. » Un exercice de l’esprit qui s’exprime dès le titre de l’exposition et se prolonge avec les Révisions étymologiques. Marquées sur du cuir, des listes de mots se déroulent pour un paysage mental qui tend à grignoter la limite.
La gratuité n’a pas droit de cité dans l’œuvre de Xavier Brandeis, et chaque variation du corps (ir)réel artistique met en exergue un avis tranchant, à l’image du Banc privé où l’assise est incrustée de débris de verre. Ou de l’Iphone surdimensionné où la Réelle illusion gomme la virtualité froide de l’écran pour une matière palpable.
« C’est un appel à la révolte, à la libre pensée. Dans mes travaux, il y a un côté un peu militant, mais c’est surtout une prise de conscience, un coup de gueule. Ça a un côté un peu engagé, un peu citoyen, de dire aux gens : réveillez-vous. Au fond, la virtualité, ce n’est pas la vie, attention à toutes ces lois qu’on vous impose, ce n’est pas toujours bon de les respecter. »

Mais il est surtout bon de tordre les principes de l’art.

Charline CORUBOLO pour Le Petit Bulletin Grenoble dans le cadre de l’exposition    De la législation psychologique, à la galerie Marielle Bouchard, Juillet 2017.


– Les protagonistes sont les variations d’un langage déjà constitué Avant vous des milliards de protagonistes ont emprunté votre raisonnement ou votre inquiétude et d’autres milliards se sont passés la mains dans les cheveux comme vous Le rapport singulier que vous entretenez avec autrui votre mère autrui votre époux autrui vos filles et fils des milliards de protagonistes l’entretiennent comme vous

– Ce que vous faites a déjà été fait C’est ça qu’on veut vous dire

– Vous imitez ou vous reprenez Vous lisez un livre déjà lu par d’autres Vous écoutez les paroles toutes dites déjà des protagonistes tous déjà rencontrés Vous rejouez des scènes Scène de première fois Scène d’adieux Vous suivez des modèles Vous pleurez aux enterrements Vous gémissez au lit Vous faites cette gueule quand ça va mal pour l’autre et celle-ci quand on vous jette des fleurs à la figure

– Quelques uns échappent à cette banalité en singularisant leur vie

– Plus le protagoniste descend profondément pour nous remonter sa singularité la plus singulière plus il entre dans  l’histoire À ce titre il sera entendu

– À ce titre nous voulons l’entendre

– Es-tu celui-là sachant que des vies banales nous exaspèrent

– [ Vous aviez pris l’initiative de téléphoner à QQN. Vous donnez de vos nouvelles, vous en prenez, vous parlez de choses et d’autres, vous évoquez votre situation. Pensez à rester naturel. ]

– Ou croyez-vous vous pour croire que les histoires de quiconque intéressent n’importe qui?

– Il n’y a pas de hiérarchie dans la parole toutes les banalités nous les avons déjà échangées Ce que tout le monde dit est aussi intéressant les uns que les autres mais nous ne souhaitons pas entendre chacun

– C’est votre rôle de donner la parole contemporaine par des protagonistes contemporains

– Ce qui vous est le plus intime est ce qui vous rend le plus curieux des autres

– Vous taisez votre seksualité et cependant vous êtes gourmand de celle des autres

– Vous n’avez rien dit de votre misère psychologique et cependant vous avez été curieux de celle des autres

– Vous vivez seul et vous mourrez seul en emportant votre secret Vous habitez seul votre corps même si d’autres peuvent le partager ou tenter d’y pénétrer

– Partagez jusqu’à l’instant où la haine ou l’indifférence rendent ce partage impossible

– Transmettez la violence du corps dans la parole et vous serez écoutés

– Prolongez la violence internationale par la violence portative et vous serez écoutés

La grammaire des mammifères .       William PELLIER   2005

Foucault D&Punish1995